ACADEMIY DU GALO

Académie du Gallo



Le digramme AE



    La graphie de l'Académie du Gallo fait souvent appel à ce digramme. Parmi les autres langues latines, peu le connaissent.
    Parmi les langues les plus notables d'Europe occidentale, l'allemand est à peu près la seule qui en fait un usage régulier, pour marquer le phonème /ɛ/ en particulier.

    En gallo, son attestation se retrouve dans deux cas différents, spécifiques et assez fréquents:
  •     Le plus fréquent est bien sûr le participe passé des verbes du premier groupe, rejoint d'ailleurs par nombre de substantifs, la plupart étant suffixés.

  •     L'autre cas, qui est aussi d'usage courant, se rapporte à son emploi en intégré.

    Tournons nous immédiatement vers leur équivalent en français : pour le premier cas et -ai pour le second. Le français étant la langue proche la plus reconnue, ceci va nous aider à comprendre le cheminement qui conduit à un digramme commun en gallo.

En finale -ae

    Le participe passé des verbes du premier groupe que nous connaissons si bien trouve son origine dans le latin -at en position accentuée.
    Le latin cantat (fr chanté) va nous servir de fil conducteur pour expliquer son évolution. On retrouve cantato en italien, cântat en roumain, cantado en castillan et en portugais, cantat en catalan et en occitan.
    De cette source cantat, on se rend compte que le pourtour méditerranéen a parfois ajouté une voyelle désinente. Seuls, le roumain, le catalan et l'occitan ont conservé la désinence d'origine. Mais dans tous les cas, la voyelle initiale reste immuable.
    En remontant vers le nord, il va en être différemment. La Romania septentrionale va, vers 1100, procéder à une flexion du -a accentué vers , puis se désentraver de la consonne finale -t.
    Voilà pourquoi en français moderne, on entend chanté.

    Cependant, à l'Ouest, notamment en Haute-Bretagne, mais aussi dans le Maine et aux abords de l'Anjou et de la Normandie, cette flexion va se poursuivre jusqu'à se fixer sur la voyelle centrale /ɘ/ (son e / petit).
    Pourtant, en Haute-Bretagne, cette voyelle centrale /ɘ/ n'est pas uniforme et à la périphérie, on retrouve /e/, /ɛ/ ou même une diphtongue au Sud et à l'Ouest de Nantes.

    À côté des -at initiaux et du -é français, la graphie retenue pour ce phonème a donc été -ae pour plusieurs raisons :
  • elle garde un lien avec son origine, le latin -at
  • elle ne porte pas d'accent, ce qui en facilite l'usage
  • visuellement, elle n'a pas le caractère figé du souvent attesté mais qui rigidifie un texte dans sa prononciation
  • par son caractère digraphique, il ouvre la porte à des flexions éventuelles, voire à la diphtongaison.
    On verra donc écrit chantae, sonjae, avanjae, envyae. À côté des prononciations /ʃãtɘ/, /sõjɘ/, /avãʒɘ/, /ãvjɘ/, les prononciations /ɛ/ ou /aj/ ne sont pas loin.
    Cette graphie s'étend en conjugaison à la première personne de l'indicatif du verbe avair (j'ae), d'ailleurs reprise à la même place en désinence du futur simple (j'arae).

    Cette prononciation finale s'étend à tous les mots issus du latin dont la voyelle /a/ s'est désaccentuée. C'est le cas entre autres de nombre de substantifs tels maitiae, prae, pitiae,... ou ayant des suffixes en -ae (cllertae, duretae, aghuzetae, ...), d'où une même graphie pour tous.

En intégré -ae-

    Cette graphie -ae se trouve aussi en intégré là où le français emploie souvent le digraphe -ai (maison, faire, ...). Nous allons voir pourquoi.
    Partant une nouvelle fois du latin, nous retrouvons un -a à l'origine. Puis, ce -a, à la fin du IX° siècle, va former une diphtongue /aj/ dans les langues romanes septentrionales.
    Rien de cela ne se produit autour de la Méditerranée :
  • latin facere (faire) > fare (italien), hacer (castillan), face (roumain)
  • tacere (taire) > tacere (italien), tacà (roumain)
  • racio (raison) > ragione (italien), razòn (castillan), rason (occitan)
  • lactem (lait) > latte (italien), lapte (roumain)
    C'est donc en toute logique qu'on va retrouver cette graphie -ai en français. Mais cette diphtongue va se réduire peu à peu en /e/ ou /ɛ/ au XII° siècle.
    Le gallo connaît la même évolution. On pourrait donc a priori construire notre graphie simplement avec la voyelle -e qu'on accentuerait à la demande.

    La situation est plus complexe.

    D'abord, il faut se rappeler qu'en gallo, les consonnes /s/ et /z/ entraînent des flexions de la voyelle précédente. Ainsi, une prononciation en /ɛ/ (aer, aele) va fléchir en /e/ devant ces deux consonnes : /mezɘ/ (maezei), /gres/ (graesse), /tʃes/ (qhaece), ...
    Mais d'autre part, dans certains cas, on retrouve encore localement une diphtongue.
    Il apparaît donc logique que les termes évoluant depuis cette voyelle /a/ étymologique, tout en laissant apparaître leur évolution phonétique, reprennent celle-ci. Ceci est d'autant plus vrai que, dans les dérivations, on retrouve la voyelle initiale :
  • naez (nez) > nazey (cuite, cf expr populaire "un coup dans le nez")
  • braez (braise) > brazoere
  • maezon (maison) > maziere
    Inversement, ce sont des dérivés en -ae qui peuvent renvoyer à un étymon en -a :
  • baessiere (baisse d'un liquide) < bas
    Cette évolution du /a/ en /ɛ/ ou /e/, quoique largement répandue, n'a pas été adoptée uniformément par le français. Quelques termes qui y échappent sont néanmoins rattrapés en gallo :
  • latin sarculare > saercller (fr sarcler)
  • latin Brittania > Bertaegne (fr Bretagne)
    On retrouve donc ici une référence à l'étymon, ce que la graphie fermée et univoque "Bertègn" ne reconnaît pas.
    De plus, cette graphie est proche de celle de Jean IV qui, dans un texte de 1358, parle de "Bretaigne gallou", ce qui fut d'ailleurs la première évocation explicite de notre langue.

    Cette flexion s'étend épisodiquement à des termes d'origine germanique :
  • francique *waidanjan > gaegner (fr gagner)
    Les suffixes contenant ce -ae (-aere, -aezon) sont également sujets aux mêmes flexions :
  • suffixe -aere < latin -arius ou -aris
  • suffixe -aezon < latin - atio
    Exceptionnellement, le suffixe -aez, issu d'un croisement entre le latin -ensus et le francique -isk, déroge à cette filiation.

    Somme toute, cette graphie -ae est le meilleur témoin pour faire un lien entre le -a et son environnement flexionnel sans que soit altéré son étymon, construisant ainsi un pont entre radical et dérivés.

    En résumé, nous avons donc trois traitements phonétiques globaux de ce digramme -ae que nous pouvons rassembler dans ce tableau :

Position Prononciation Variantes Exemples
 en finale/ɘ//aj/, /œj/chantae, onestae
 insérée devant /s/ & /z//e//aj/, /ɛ/, /a/baesser, qhaece, saezon  
 insérée devant une autre consonne  /ɛ//aj/, /ɛ/, /ɘ/aer, pllaeder


    Ajoutons qe ce -ae peut être nasalisé (-aem, -aen), ou en position d'allongement, mouvements qui seront traités dans des articles spécifiques.