ACADEMIY DU GALO

Académie du Gallo



Les digraphes AI et OÊ


Les digraphes -OÊ- et -AI

  ou comment traduire le français -OI


    Souvent, les détracteurs des langues régionales du domaine roman mettent en avant la diphtongue -- pour mieux exprimer leur mépris pour les locuteurs qui en usent et mieux dénigrer les "patoês", y associant la condescendance pour l'altérité et la ringardise du monde paysan.

    Ce simplisme n'est pourtant que le reflet de leur ignorance linguistique dans la mesure où :
  1. cette diphtongue était employée parmi tous les francophones jusqu'à la Révolution et ce n'est qu'au XIX° siècle que la diphtongue /wa/ s'est imposée, sans pour autant modifier la graphie -oi en vigueur encore aujourd'hui;

  2. tous les -oi français ne font pas - en gallo, loin s'en faut. C'est ainsi qu'on a le plus souvent /ma/ pour moi ou /saj/ pour soif, fruits d'une évolution phonétique propre.
    Pour mieux le comprendre, il faut remonter aux sources des langues romanes. Au haut Moyen-Âge, sur toute la Romania septentrionale, ce qu'on appelle communément le domaine d'oïl, la diphtongue -ei était en vigueur, fruit d'une évolution d'un e ou d'un i latin.
    L'unité territoriale de son application ne va cependant pas durer.

    À partir du XII° siècle, si cette diphtongue persiste à l'Ouest du domaine, et donc dans ce qui deviendra la Haute-Bretagne, il n'en est pas de même ni à l'Est, ni dans ce qui est en train de devenir le francien. Sur ces territoires, le /ej/ et le /ɔj/ vont se confondre et cette dernière diphtongue va absorber la première, ce qui explique la graphie -oi du français qui s'est maintenue jusqu'à nos jours.

    À l'Ouest, cette diphtongue /ɔj/ continue à rester distincte. Puis elle va subir la même évolution qu'en français, soit /wɛ/. Elle va rester globalement figée jusqu'à nos jours alors que depuis 2 bons siècles, elle a évolué en /wa/ comme chacun l'entend dans le français moderne. Cette évolution va d'ailleurs pénétrer en partie depuis les centres urbains que sont Rennes ou Nantes, avec postériorisation du second élément soit /wɑ/. De ceci, une graphie locale - (ou -oa devant s ou z) peut être appliquée le cas échéant.

    Autre application : les suffixes.

    Le latin -orium rentre dans ce schéma et c'est pourquoi nous retrouvons de nombreux substantifs se terminant par cette diphtongue : semoêr, arozoêr, ... parfois affaibli en /wɘ/ (boulhoere).

    Et le /ɛj/, que va t-il devenir, puisque ce n'est pas la diphtongue qu'on entend en gallo et surtout pas de manière uniforme ?
    Cette diphtongue, ayant évoluée en /ɔj/ à l'Est, aurait dû suivre le même chemin à l'Ouest. Mais elle s'est monophtonguée entretemps en /ɛ/, ce qui a empêché toute évolution similaire. Ceci n'est pas exclusif à la Bretagne romane. C'est tout le domaine occidental qui est atteint, soit la Normandie, le Maine, l'Anjou et le Poitou et même là où la langue celtique est encore dominante plus à l'ouest.

    Un nouveau phénomène va survenir deux ou trois siècles plus tard à partir de la partie orientale de la Bretagne : la diphtongaison de ce /ɛ/ en /aj/. Elle va franger le Maine et s'étendre vers l'Ouest, accédant parfois à ce qui deviendra la limite linguistique au XX° siècle.

    Certes, de nombreux substantifs sont concernés, mais aussi ce qui deviendra les verbes du 3° groupe (voulair, savair, ...) que le français d'aujourd'hui termine en -oir.

    En finale, un nouveau phénomène surgit alors à partir du même épicentre : la dédiphtongaison en /a/. Celui-ci va à nouveau s'étendre sans atteindre l'importance du phénomène précédent. De plus, elle ne se manifeste vraiment que si la diphtongue est en finale et n'est pas entravée par une consonne. On peut entendre /ma/ pour mai, mais jamais */vaR/ pour vair.

    D'autres évolutions plus vernaculaires ont pu voir le jour, dû à des épiphénomènes locaux : - /tɘ/ au bord de Ploermel, /tɔ/ vers Plancoët, /tɔj/ encore ailleurs. Mais ils ne perturbent pas le schéma général.


    Nous sommes donc en présence de trois diphtongues ou monophtongues à traduire par une même graphie : - /ɛ/, /aj/ et /a/, ce dernier plus spécifique en finale, mais aussi plus ostensible puisque revenant dans des termes très courants.


    AI est le digraphe qui paraît le mieux adapté. En effet, il répond à l'expression de la diphtongue d'origine qui est née et s'est développée en Haute-Bretagne et s'avère donc spécificique. Monophtongué en /ɛ/, il ne se démarque pas du français qui en fait déjà usage. Enfin, sa prononciation /a/ n'est pas automatiquement exclue et il suffit, pour son locuteur, de faire tomber la seconde partie du digraphe.

    Des évolutions particulières apparaissent dues à l'entourage phonétique. C'est ainsi qu'un /w/ peut s'insérer épisodiquement entre une consonne labiale et la diphtongue (moais, poais).

    Autre singularité, la réduction permanente à /ɘ/ ou /e/ après une consonne suivie d'un -r. La probabilité la plus grande est que ce qui était diphtongue, coincée entre trois consonnes au sein d'une même syllabe (les deux précédentes et la consonne finale encore prononcée au haut Moyen-Âge) s'est réduit à une voyelle centrale rapidement, lui permettant ainsi d'échapper à l'évolution régulière des /ɛj/ en /e/.
    Par une forme d'ironie, nous retrouvons cependant cette graphie -ei du roman du X° siècle en gallo moderne, mais avec une autre valeur que nous étudierons par ailleurs.



EXERCICE

     Et maintenant, un exercice pour mieux comprendre.
    À partir de racines romanes, pouvez-vous reconstituer l'évolution de ces mots en gallo, soit en - ou en -ai :


1 - Tu veuz-ti (beivre) un miqe ?
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2 - (voleir), c'ét (poeir).
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3 - Metz du (bosc) den le feu.
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4 - Nen (< veir) pus tant d' (oiseaus) astoure.
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5 - Lez Gaotiers e nouz, je som (veisins) de couverture.
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