ACADEMIY DU GALO

Académie du Gallo



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Eléments de stylistique du gallo

    La relation distanciée



LA RELATION DISTANCIÉE
Le développement au pluriel d’un sujet singulier

Dans les deux grammaires du gallo les plus exhaustives que nous connaissons, il est fait mention de l’emploi de la conjugaison à la première personne du pluriel, même si le sujet ne représente qu’une seule personne.

Ainsi, on retrouve dans la "Grammaire du Gallo" : je est parfois suivi de la désinence plurielle (s-o du verbe qu’il conjugue) même s’il désigne un singulier (§§326, p 144). Et dans "Chapè chapiao", il est noté que « le pronom je entraîne parfois la conjugaison de la première personne du pluriel bien qu’il ne représente qu’un individu » (p 130).

L’une et l’autre grammaire évoquent le fait sans l’expliquer. Il est vrai qu’avec le temps, le principe, s’il y en avait un, qui régit cet usage, a pu s’altérer.

D’autres points grammaticaux plus notoires se sont bien délités, tel le singulier en –èo qui forme son pluriel en – iaos. Il conviendrait de retrouver divers exemples d’emploi pour suivre une piste de recherche et pouvoir dégager une règle éventuelle.

Le pluriel de politesse

L’emploi du pronom pluriel pour désigner une seule personne se retrouve aussi en français. C’est le cas de « vous », dont l’emploi a donné le dérivé verbal « vouvoyer ». Comme chacun sait, c’est un « vous » de politesse, qui s’adresse à une personne pour laquelle on marque du respect, ou du moins, un certain détachement.

De même, l’emploi du « nous » peut se révéler au cours de l’énoncé d’un cours magistral, par exemple, mais il apparaît quelque peu précieux (cf « nous, Louis roi de France ») et son usage est tout de même très limité. On peut même dire qu’il est de fait exclu de la vie courante dans notre société moderne.

En gallo, le vouz de politesse s’applique de la même façon et dans les mêmes circonstances. Il s’appliquait aux personnes d’un certain rang, très souvent aux ecclésiastiques à qui on adjoignait l’épithète de monsieu en marque de ce respect :

- Monsieu le Recteuz, comben qe vouz prenderiez vouz, pour faere l'ofice-la ? (RP, 29/10/1911)

Cette marque s’étend à toute personne ayant un certain titre :

- si qe vouz aviez voulu aotr fais vouz faere defendr par le "Progrès", vouz seriez core ventiers consaelher jenerao e maere de St-Léry (PM, 30/05/1907)
- Oubliez pas ça, Messieu le secrétaere de la maereriy de Maoron (PM, 18/05/1907)

Ou tout simplement pour témoigner d’une certaine distanciation (le locuteur s’adresse à une dame dans le dernier exemple  et on ne peut pas vraiment parler de respect !) :

- monsieu, voutr canepin q'ét restae caté nouz (Gu, 17/05/1924)
- vouz aoez pourtant pas ine si belle goule qe ça oussi vouz (PG, 05/12/1937)

On le voit, rien de bien différent du français.

Une première approche : le respect familial ou sociétal

Et le je suivi d’une conjugaison plurielle dans tout ça ?

Avant d’y venir, remarquons que souvent, l’adjectif possessif notr (ou noz) peut s’employer pour un possesseur unique. La Grammaire du Gallo le fait remarquer au §§ 292 (par marque de respect, on peut employer un adjectif possessif de forme plurielle là où le français attend un possesseur singulier),  ce qui est repris au §§ 861:

- noz jens sont ez noces (mes parents sont à un mariage ; AD)
- notr fame, tu me balhe ben dusse (mon épouse, tu me frappes bien dur ; AD)

On réalise à travers ces deux exemples que dans les rapports domestiques, la marque du respect s’impose. D’autres occasions de le vérifier se présentent à travers la presse locale ancienne de Loire-de-Bretagne ou du Morbihan :

- j'aviom notr fame un petit malade cez temps darraens (RP, 05/12/1897)
- le naez s'alonjaet come un boyao cant qe notr bourjoêze ol faet dez saossices (RP, 05/05/1912)
- notr bourjoêze m'a tant heïjae lez boyaos qe ça m'a gari dreit come un medecin (RP, 02/01/1898)
- j'ae huchae a notr fame, vouz s'ez ben tertous Fanchon (PM, 06/07/1907)

Ces exemples se rapportent au respect conjugal. On peut d’ailleurs se demander si cette marque ne commence pas à s’atténuer, quand on lit la réflexion ironique que fait le locuteur à la suite du dernier exemple (je diz notr fame pace qi se je laz perdaes, je sae ben qe vouz m'eïderiez tous a laz rechercher)

Sur le plan de la conjugaison, dans le premier exemple, le locuteur emploie le verbe à la première personne du pluriel en lieu et place du singulier. Certes, ce n’est pas systématique, comme le prouve la quatrième phrase. L’exemple qui suit est particulièrement révélateur des limites de l’emploi du possessif au pluriel :

- il m'avaet falu laesser notr fame, noz garçalhes e core ma jûment Pélajiy (il avait fallu que je quitte ma femme, mes enfants ainsi que ma jument Pélagie ; RP, 14/06/08)

Si les enfants et l’épouse font l’objet d’une marque plurielle de la possession, on retrouve par contre le possesseur singulier ma pour la jument. On comprend donc que cette marque de respect s’arrête à ceux qui partagent la même table, le même foyer et ne se justifie plus pour les animaux domestiques.

La marque du respect n’est pas exclusive à l’environnement familial. Elle reflète aussi l’environnement sociétal, notamment à cette époque où le fermier ou le métayer devaient le respect au propriétaire et ne s’adressaient à lui qu’en l’appelant « notr maettr » :

- Noutr maettr, Pierre, il veut s’en aler faere do paen (EG)

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